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La mer a pris Éric Tabarly.
Il était l'un des nôtres...

Né à Nantes le 24 juillet 1931, il s'engage en 1953 et choisit 1'aéronautique navale. Après le centre de formation maritime d'Hourtin, il est affecté à la base de Saint-Mandrier, puis au Maroc à Kouribga et à Agadir où, second-maître au sein de la flottille 28F, il est breveté pilote le 15 décembre 1954.
Par la suite, il est en Indochine jusqu'en avril 1956. Après six années passées comme membre du personnel volant de l'Aéronautique navale, totalisant un millier d'heures de vol, il est reçu à l'École des officiers de marine et est nommé aspirant le 1er octobre 1958. À la sortie de l'école d'application à bord de la Jeanne d'Arc, il est affecté de juillet 1961 à mars 1963 sur le dragueur Castor appartenant à la première escadrille de drague à Cherbourg. Puis il rejoint la direction du port de Lorient où, de mars 1963 à octobre 1964, il commande l'Edic 9092 comme enseigne de vaisseau de première classe. Il obtient à Lorient, en août 1965, le brevet de spécialité d'officier fusilier et le certificat de commando.
La passion de la voile et de la course au large qui l'habitait depuis son enfance, en fait, dès 1964, un marin mondialement connu puisqu'il gagne cette année-là la traversée de l'Atlantique en solitaire à bord de Pen Duick II, ce qui lui vaudra d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur.
En 1966, il est placé en situation hors cadre auprès du ministère de la Jeunesse et des Sports. Il est promu lieutenant de vaisseau le 1er octobre de la même année.
Il réintègre la Marine en février 1971 et est affecté à l'inspection technique de 1'éducation physique et des sports. Il la quittera le 24 juillet 1985, lors d'une cérémonie à 1'École navale, ayant atteint, à 54 ans, la limite d'âge du grade de capitaine de frégate. Il sera promu capitaine de vaisseau de réserve le 1er août 1988.
Il a remporté de nombreux succès en course, en solitaire ou en équipage, sur toutes les mers. Ses éclatantes qualités lui avaient valu de recevoir, le 19 janvier 1977, la croix d'officier de la Légion d'honneur des mains du président de la République.
Très grand marin, toujours à la pointe de l'innovation technique, animé d'un sens profond de l'amitié et de la vie en équipage, d'une modestie et d'une simplicité sans égales, il a amené nos concitoyens à mieux comprendre et aimer la mer, devenant une référence pour toute la jeunesse de France.
Quels que soient les honneurs et la renommée acquise dans le monde de la voile, il n'avait jamais relâché les liens avec la Marine, participant partout où il allait à son rayonnement. Récemment, il avait manifesté avec force son attachement au musée de la Marine, musée ouvert à l'ensemble du monde de la mer. Le 7 mai dernier encore, il participait au dîner d'amitié des anciens de l'École navale, en compagnie des aspirants de la promotion 1996, et y recevait un prix pour son dernier livre Mémoires du large...
Éric Tabarly incarnait de grandes valeurs, exemplaires pour tous les marins, la volonté, le courage, la discrétion et la compétence. La Marine tout entière exprime son affection à sa famille, à ses proches, à ses camarades et à ses innombrables amis.
Elle est fière de l'avoir compté parmi les siens.

  Amiral Jean-Charles Lefebvre
Chef d'état-major de la Marine
Adieu cher Camarade.   Adieu faut se quitter...

Éric Tabarly parlait peu mais il aimait chanter. En société, il ne fallait pas le prier longtemps pour qu'il interprète ses chansons préférées. Des chants de marin, des vrais d'autrefois; des airs sans doute appris à l'aube de sa carrière dans la Marine, en 1953. Sa voix imposait naturellement le silence autour de lui. Son interprétation, très juste, nuancée, personnelle, retenait l'attention et dominait seule une timide reprise en chœur. Fanny de Laninon avait sa préférence. Dans sa bouche, les couplets de Mac Orlan rendaient vie au Recouvrance d'avant-guerre et chacun ressentait la profondeur de cette chanson dont le rythme plaisant laisse oublier la tragédie qu'elle évoque. Le 30 mai dernier, lors du dîner de gala de la fête organisée à Bénodet par son épouse Jacqueline, pour célébrer les 100 ans de Pen Duick, il avait chanté Fanny a capella et, à la demande générale, entonné Adieu cher camarade, la vieille et émouvante chanson du gaillard d'avant. Éric avait inspiré, il y a quelques années, la création des Coffres de la Marine, une chorale amateur qui se réunissait au musée de la Marine pour apprendre les chansons de son répertoire. Parmi les amis que Jacqueline Tabarly avait réunis à Bénodet le 30 mai dernier, il y avait plusieurs Coffres qu'Éric a invités à chanter avec lui. Leurs voix n'étaient pas toujours aussi justes que celle de leur maître. Ils pleurent aujourd'hui sa disparition et ne chanteront plus jamais, sans penser à lui, les derniers vers de sa chanson préférée...

Éric Tabarly: L'exemple

"Les Français n'ont pas le sens maritime", regrette-t-on souvent. Cette dimension de la mer, indispensable à la vie et à la survie d'une nation comme la nôtre, comment mieux le faire connaître, respecter, entrer normalement dans nos mœurs politiques, nos pensées stratégiques, nos habitudes sociologiques ? Il a appartenu à un officier de marine, Eric Tabarly, de réussir à populariser la mer. Sans aucune concession, en restant parfaitement droit, clair, honnête. Lui même. Et par la voile: ses victoires répétées sur le plan international ont fait comprendre aux Français que nous avions des marins, les meilleurs, et donc que la mer existait. Pas seulement comme le thème d'évasion. Pas seulement comme une coûteuse fantaisie de plaisancier. Non, comme un métier sérieux, un risque assumé, une volonté d'être meilleur et de se dépasser. Une vie.
Il est un souvenir émouvant pour tous ceux qui ont été ses équipiers (et je le fus modestement sur le premier Pen Duick, celui qui vient de voir sa disparition) et qui comptent aujourd'hui tous les grands noms français de la voile et de la course au large, mais aussi un modèle pour tous les Français qui va bien au-delà de la voile.
Il appartient, m'a t-il semblé, à la Marine nationale de lui rendre cet hommage solennel que nous lui devons.

Et j'sais bien qu'ma dernière chance,
S'ra d'faire mon trou dans l'eau...

CF Serge Thébaut

Jean-François Deniau
de l'Académie française

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